Les carrousels

Survivance pompeuse, mais disciplinée et quelque peu édulcorée, des tournois violents qui firent les délices de notre rude moyen-âge, le carrousel, dont Louis XIV porta le faste à son apogée, est d'origine italienne. Il fut importé en France à la Renaissance par les pages de Charles VII. La véritable origine du Carrousel, comme celle de tous les jeux équestres, est à rechercher, par delà toute l'antiquité classique.

Nous voilà loin des somptueux carrousels de notre Renaissance européenne, avec leur représentations scéniques et allégoriques alternées, et leurs cavaliers groupés en "quadrilles" évoluant au son des fanfares selon un thème arrêté à l'avance. Seul héritage de la brutalité originelle des anciens tournois de chevaliers, on y court la bague ou la tête, on s'y affronte en combats simulés à la dague (épée à lame courte) où à la lance, à l'épée ou au javelot.

Ces fêtes sont données à l'occasion d'un événement mémorable : naissance ou mariage royal, victoire, alliance politique, et parfois en l'honneur d'un insigne personnage, voir en hommage à la beauté d'une dame...

Louis XIV : un grand amateur de fêtes équestres

Pris de magnificence, de représentations grandioses à l'image d'une majesté qu'il voulait éblouissante, Louis XIV fut naturellement, et pendant toute la durée de son règne, un grand amateur de fêtes équestres somptueuses. Dans sa jeunesse il y prit même une part brillante. Ce cavalier prestigieux, mis en selle à 9 ans, avait d'abord été formé à l'école de l'écuyer italien Lepidio Arnolfini, venu d'italie avec Mazarin et qui servait comme écuyer à la Grande Ecurie. 

Dès l'âge de 18 ans, le futur Louis XIV participe à des courses de bagues, à des défilés en cortège dans les rues de Paris jusqu'au Louvre.

Le mémorable carrousel de 1662

Il n'a que 23, et n'est roi que depuis un an, lorsque à lieu, toujours à Paris, l'éblouissant carrousel de 1662, donné en l'honneur de Madame de la Vallière, étoile montante au firmament royal. Il devait soulever l'admiration de l'Europe. La place royale s'étant avérée trop étroite, on choisit un emplacement plus dégagé, en face des Tuileries, et la place du carrousel y gagna son nom actuel. Quinze mille personnes y assistèrent dans des tribunes élevées exprès. On vit s'affronter dans ce célèbre carrousel cinq quadrilles de cavaliers : les Romains, commandés par le Roi en personne; les Persans, commandés par le frère du Roi; les Indiens, par le Duc d'Enghien; les "sauvage d'Amérique", par le Duc de Guise, et les Turcs par le Grand Condé 

Luxe inouï, splendeur inégalée de la mise en scène, richesse des costumes dessinés par les plus grands artistes de l'époque, étoffes précieuses et harnachements parsemés d'or et de pierreries

La quadrille (ce terme était féminin) du Roi fut celle qui se présenta la première. Un timbalier et deux trompettes tous couverts de broderies d'or et d'argent avec des aigles d'or en broderie sur les banderoles de leur trompettes et sur les housses de leurs chevaux précédaient le sieur de Massignai, écuyer ordinaire du Roi. Celui-ci était suivit de 20 chevaux de main des chevaliers de la quadrille, menés chacun par 2 palefreniers, et deux à deux. Ensuite venait le sieur de la Noue, écuyer de la grande Ecurie, à la tête de 50 chevaux de main du Roi, menés comme les précédents. Puis venaient trois timbaliers et huit trompettes, suivis de 50 valets de pied. Enfin, les sieurs de Brenonville et de Vandelet, écuyers de la Grande Ecurie, terminaient ce riche et nombreux équipage; le premier portait la lance de sa Majesté, l'autre l'écu de la devise qui était un soleil dissipant les nuages avec ses mots : Ut Vidi Vici!

Le Comte de Noailles, capitaine des gardes du corps, venait après en qualité de maréchal de camp. Sa Majesté était alors précédée de deux écuyers et suivie de deux autres, les sieurs de Salens et Tailouët, Vidaud et Beaumont, tous les quatre enseignes des gardes du corps. Ensuite venaient les contes de Vivonne et de St Aygnan, le Duc de Noailles, les comtes d'Armagnac, de Lude, de Louvigny et de la Feuillade, les marquis de Villequier, de Richelieu, le comte de Duras, ect..., tous vêtus à la romaine. Cette quadrille était fermée par le sieur de Louviers, écuyer ordinaire du Roi, portant l'épée de sa Majesté. Il était suivi de 40 estaffiers et de 20 pages des chevaliers de la quadrille, portant leurs lances et leurs écus. Sa Majesté montait avec une admirable aisance un cheval isabelle doré, à la selle brodée d'or constellée de diamants, la tête empanachée de plumes couleur de feu.

Ce féérique défilé fut suivi de jeux équestres : courses de bagues, de têtes, à l'épée, au javelot ou à la lance auxquelles participa le roi. En voici la description, d'après le commandant Montergnon : quatre aventuriers couraient à la fois, un par quadrille, sauf celle du Duc de Guise qui fournit ses courses sur elle même, après les quatre autres. Ils partaient à la lance contre une tête de Turc posée à la barrière. Sur une demi-volte, ayant jeté leur lance, ils dégageaient un dard de dessous leur cuisse et revenaient darder une tête de Maure. Une nouvelle demi-volte les ramenait sur la ligne du milieu où ils se retrouvaient par deux pour une volte et demi, et se séparaient en changeant de côté; ils allaient darder une tête de méduse, puis attaquer à l'épée une dernière tête, non sans une dernière demi-volte entre les deux. Le tout au galop : le passage au trot était pénalisé. Souci d'harmonie et d'ordre, souple conduite du cheval annonçaient déjà les parcours de chasse de nos concours hippiques. Tous les chevaliers signalèrent si bien leur adresse et firent de si bonne grâce tous les exercices qu'ils méritèrent également la réputation de beaux et bons hommes de cheval.

Voltaire le septique est enthousiasmé

Deux ans plus tard, et toujours pour les beaux yeux de Louise de la Vallière, une fête du même genre fut donnée au petit Versailles. Voltaire qui y assistait fut ébloui : cette fête surpassa celle du carrousel de 1662 à Paris par sa beauté et sa magnificiance.

Au carrousel de 1667, la charmante Henriette d'Angleterre

En 1667, les dames elles-mêmes figurèrent dans le défilé de la parade. Toutes admirablement équipées étaient conduite par Madame, femme de Monsieur, frère du Roi, cette charmante Henriette d'Angleterre, aimée de toute la cour pour sa grâce et sa spontanéité. Madame était parée d'une veste de velours incarnat des plus magnifiques, et montées sur un cheval blanc houssé de brocart d'or. Le Roi portait un riche vêtement à la hongroise en lamé or, rutilant de pierreries.

Les Ecuries Royales suivent la monarchie à Versailles

A partir de 1628, Louis XIV ramena de Paris les Ecuries Royales, et les installa à Versaille dans des somptueux bâtiments qu'il avait fait construire en face du château, devenu depuis 1679 le siège officiel de la monarchie. Toute une pléiade d'écuyers hors pair gravita dès lors autour du Roi-Soleil et rehaussa l'éclat de sa cour à chaque occasion. Ce furent désormais les installations de la Grande Ecurie qui servirent pour les solennités équestres. Le Roi cessa d'y prendre une part active : l'étiquette ne lui aurait pas laissé le loisir. Du reste, en 1684, Louis XIV se casse le bras lors d'une chasse à Fontainebleau; on ne le vit plus monter qu'a l'occasion de revues.

Le carrousel de mai 1682, dirigé par le Dauphin et le prince de la Roche sur Yon, avait eu lieu à la Grande Ecurie pour célébrer brillamment l'établissement officiel de la royauté à Versailles. Celui de 1685, toujours organisé par le Dauphin, s'y déroula également. Simulacres de combats à l'épée, courses de têtes et de bagues accompagnèrent ces deux fêtes, et se déroulèrent dans le Grand Manège.

Le dernier grand carrousel donné à Versailles sous Louis XIV eut lieu à l'occasion du carnaval de 1686, dans la cour de la Grande Ecurie dépavée pour la circonstance, afin d'empêcher les chevaux de glisser. Le Roi y assistait, d'une fenêtre du premier étage où logeait le grand écuyer.

D'autres carrousels se donnèrent par la suite à Versailles, mais aucun ne laissa dans la mémoire des contemporains de souvenir comparable à ceux des précédentes manifestations. Sous Louis XV, on considéra le carrousel comme une fête militaire et les garnisons (troupes) de cavalerie maintinrent longtemps la tradition d'une grande fête équestre annuelle, jusqu'a l'irruption massive de l'arme blindée. Notre époque par ailleurs remplit de publicité criarde et ronflante, ou des super-productions à grand spectacle que nous dispensent nos médias jusque sur nos stades, apprécie avec raison la rigueur sobre des démonstrations équestres d'un Cadre Noir ou d'une Ecole de Vienne.