Mandrin le contrebandier

Tantôt assimilé sans nuance à un vulgaire criminel, tantôt envoyé à l'égal d'un Du Guesclin, Louis Mandrin, "capitaine général des contrebandiers", est un personnage fascinant qui ne peut laisser indifférent. Emaillée de combats et d'accrochages, de gestes généreux et de crimes odieux, la brève histoire, elle ne dura guère plus d'un an, de ses exploits, que d'autres qualifient de méfaits, est avant tout une suite de chevauchées audacieuses, de raids étonnants.

Louis XV règne depuis 10 ans, lorsque en 1725, à St Etienne de St Geoirs, dans l'isère, naît Louis Mandrin. Son père est maquignon et, au cours de ses déplacements, nécessités par l'achat et la vente de chevaux et de mulets, il se livre à l'occasion à la contrebande et ramène étoffes et tabac de la Savoie et de la Suisse proches. Cette seconde activité est loin d'être sans risque, car les pouvoirs des gapians, les employés de la Ferme (administration des impôts et des douanes) sont presque sans limite, et les peines encourues par les passeurs plus que lourdes.

A la mort de son père, Louis à dix-sept ans. C'est un grand et solide gaillard d'une vigueur redoutable, bagarreur aimant rire, chanter, boire et s'enivrer en fumant des pipes. Il reprend le commerce paternel et, de foire en marché, de Grenoble au Puy en Valey, il achète et vend animaux de selle, de trait et de somme. Vient le temps où il entrevoit le moyen d'acquérir une petite fortune en se louant et en louant à l'armée de Provence, les "cents moins trois mulets" dont elle à besoin pour acheminer ses approvisionnements. Aidé de quelques palefreniers, durant plusieurs mois il sillonne le Sud-Est à la tête de sa colonne d'animaux chargés de riz, de pain de sel ou de bois. Sans nul doute, il découvre le sens du voyage, et prend goût au vagabondage actif. Puis l'armée le renvoie. Et il se retrouve ruiné. Non seulement il ne lui reste que seize mulets, les autres ayant sucombé à une épidémie, mais encore la Ferme générale refuse de lui payer ses services. Révolté par ces injustices, Mandrin voue dès lors une haine sans borne à l'administration et aux gapians. Il leur déclare la guerre à sa façon et se lance dans la contrebande. Mais la contrebande à grande échelle pour laquelle il possède un solide atout : sa grande connaissance des chevaux, son expérience de maquignon.

Des randonnées lucratives

C'est sans mal qu'en Suisse, Louis trouve des commanditaires pour acquérir marchandises, armes et chevaux (des chevaux qui d'ailleurs se louent aussi 36 livres par voyage en France). Les montures nécessaires à la cinquantaine de contrebandiers qu'il à recrutés, il les choisit "petites et particulièrement vigoureuses et agiles". Le 5 janvier 1754, en plein hiver, fin prêt, Mandrin se lance dans sa première expédition. Sa troupe, encadrant des mulets chargés de tabac et d'étoffes, pénètre en France par le Massif de la Chartreuse, a partir de la Savoie (qui n'était pas encore française). Dans les villes et les villages, sous la protection de leur carabines à deux coups, les Mandrins comme ont va très vite les appeler, déballent et vendre leur marchandises, de très bon marché, ripaillent aussi, mais sans jamais oublier d'acheter pour leur chevaux "le fourrage et le grain les meilleurs". Car de la forme de leur monture dépend leur mobilité, leur capacité de fuite devant les gapians, c'est à dire leur sécurité. Le 25 mars, ils sont près de Rodez.

A peine trois semaines plus tard, à nouveau par la Chartreuse, la bande entre en France pour une deuxième campagne. Conscient que la chasse qu'on va lui faire sera de plus en plus rude, Mandrin ne vend plus ses marchandises aux particuliers, mais impose aux grossistes de les lui acheter. C'est du temps gagner. Et à Grenoble, Montélimar puis Millau, les contrebandiers ne font halte que quelques heures avant de se remettre en selle. Malgré de multiples arrêts et de nombreux détours, il ne lui faut que vingt-quatre jours pour atteindre Rodez.

Plus vite que la lumière

La troisième incursion des contrebandiers en territoire français, est aussi violente. Grapians et dragons les guettent le long de la frontière et se portent à leur rencontre dès qu'ils la franchissent. En Franche-Comté, cette fois. Décidé à la bataille, Mandrin par marche et contremarches, amène ses adversaires sur le terrain qu'il à choisi pour la livrer. Faire manoeuvrer de la sorte une troupe encombrée d'animaux de bât, n'a rien dévident. Louis, qui monte une jument, y parvient cependant si bien qu'il met les gardians en déroute avant d'aller vendre les ballots portés par ses mulets à St Chamond. A trois cents kilomètres de là, distance qu'il couvre en quelques jours.

La partie de cache cache avec gapians, dragons et chasseurs devient de plus en plus dangereuse. Mandrin la gagne une quatrième fois au prix d'un raid exténuant. En cinq jours il fait passer sa bande de Savoie en Auvergne. Qui aurait pu imaginer une telle rapidité de progression ? La légende des marchandises chevauchant "plus vite que la lumière" commence à se répandre. C'est pourtant fatiguant ce qui se comprend, que les mandrins arrivent"bien armés et très bien montés" à St Georges d'Aurac. En quelques jours faisant le mépris de la fatigue, et prenant à coup sûr grand soin de leurs montures, ils écoulent leur contrebande. Le 2 septembre, onze jours seulement après être partis, ils sont de retour sur la Saône, à Pont de Veyle, d'où ils ne leur faut que trois jours pour rallier la frontière Suisse, au Fort de Joux.

Toujours plus fort

Cinquième entreprise de l'illustre bandit. De plus en plus fort. Par une belle matinée d'octobre, quatre vingt seize cavaliers et quatre vingt animaux de bât font irruption à Nantua au terme d'une chevauchée incroyable rude le long des sentiers de montagne. En trois semaines, en dépit des multiples arrêts nécessaire à leur commerce, les mandrins vont courir plus de 1000 kilomètres à marche forcée, poussant jusqu'en Auvergne et jusqu'a Langogne. Les étapes supérieurs à 70 kilomètres ne seront pas rares. Au cours des deux derniers jours de cette équipée qui les ramènera en Suisse par le col de la Faucille, il chemineront le long de 170 kilomètres de sentiers escarpés.

Le dernier raid de Mandrin, dans lequel il entraîne quatre-vingt-dix cavaliers, commence par une rude étape : quelques 80 kilomètres entre le col de St Cergue et Besançon. Cela le 15 décembre 1754, en plein hiver, à travers un pays couvert de neige.

Le 18 la bande pénètre dans Beaune au grand galop et, en une demi-heure, se rend maîtresse de la place. En moins de quatre heures, elles fait ses "affaires". Puis les margandiers se remettent en selle et filent sur Autun. A vive allure, car ils n'ont plus d'animaux de bât. Pour être encore plus mobile, mandrin à eu l'idée de génie de laisser toute ses marchandises en garde à un entreposeur officiel. Il ne vend plus de tabac ni d'indienne, mais des bons sur son stock.

Le 21 la bande qui se repose dans un hameaux, est attaquée par la cavalerie. Elle perd quelques hommes dans l'escarmouche et abandonne quelques chevaux. Blessé à un bras, mandrin réussit à s'enfuir et à semer ses poursuivants qui cessent la chasse au bout de quatre lieues tandis que lui il en couvre dix-sept. Il est de retour en Suisse un mois plus tard seulement après avoir traversé le Dauphiné, la Provence et la Savoie en passant par le col de Tende. Au long de ce large détour, il à réalisé une moyenne de plus de quarante kilomètres par jour. En hiver, au milieu des montagnes enneigées. Et avec un bras en écharpe.

Six mois plus tard, Mandrin est capturé, dans son lit. Sa guerre contre les gapians et ses intrépides chevauchées lui valent d'être roué vif.

Un secret de Polichinelle

Nous ne savons rien de l'attitude, des sentiments de Louis Mandrin à l'égard de ses chevaux. Mais nous avons une certitude, l'état et la bonne forme de sa monture, et de celles de ses hommes. Aussi choisissaient il avec grand soin les meilleurs chevaux sur les marchés de Romont, de Nyon ou de Carouge, en Savoie et en Suisse, et les entretenait-il du mieux qu'il pouvait. De cela les écrits du baron d'Espagnac ancien auxilliaire du maréchal de Saxe, nous fournissent une preuve. Mandrin le rencontra au bord de la Saône, alors qu'il rentrait de sa cinquième expédition. Fier des allures et des capacités militaires de sa troupe, le bandit, chapeau bas, demanda à l'officier de bien vouloir la passer en revue et de le faire manoeuvrer. L'autre n'avait guère le choix. Il s'exécuta et nota plus tard à quel point les margandiers étaient superbement montés à la fin d'un épuisant voyage de trois semaines. D'excellent chevaux bien soignés et bien menés, voilà ce qui allié à des qualités de cavalier peu communes, permit au brigand de parvenir en selle à d'étonnantes performances.

Une autre anecdote cependant, donne une idée des efforts que le contrebandier demandait parfois à ses chevaux. Lors de son troisième raid, sur le chemin du retour, il arrêta en Bresse un carrosse tiré par quatre magnifique chevaux qu'il "emprunta pour remplacer certains des siens qui ne pouvaient plus aller.

Mandrin utilisateur forcené du cheval, ou cavalier respectueux de ses montures et ne les poussant qu'en cas de danger, de nécessité absolue ? C'est là l'un des mystères de la petite histoire.